Peur et stress, compagnons des trajets en avion
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Du transfert vers l'aéroport jusqu'à l'atterrissage, tout peut être source d'angoisse pour le passager sensible.
Dans le taxi qui avance au pas sur l'autoroute vers Roissy-CDG, le passager s'énerve. Il lit et relit l'heure de départ inscrit sur son billet. En allant prendre l'avion, le stress démarre avec le trajet pour se rendre à l'aéroport.
Le train de banlieue s'arrête sans raison, la navette routière ou la voiture reste immobile dans les bouchons alors que l'heure tourne. Et, si cela roule, il y a aussi lieu d'être inquiet : la probabilité d'un accident de la route n'est-elle pas plus importante que celle d'un crash aérien ?
Peur du vol et stress du voyage sont souvent assimilés à tort. Le stress désigne la relation particulière qui lie une personne et un environnement qu'elle ne maîtrise pas. Dans le transport aérien, il vous guette à chaque étape du trajet. Aéroports et compagnies aériennes tentent sinon de le supprimer, du moins de le minimiser.
Des troubles somatiques sont possibles
La queue à l'enregistrement, un des premiers moments sociaux émotionnels du voyage, attend le passager dès l'entrée dans le terminal. Solutions récentes, s'enregistrer sur Internet, choisir son siège et imprimer sa carte d'embarquement chez soi suppriment trois occasions de contrariété. «Un automate en panne qui avale le billet peut entraîner une agression verbale», constate le Dr Michel Cherel lors des récents entretiens de médecine aérospatiale de Megève.
Au cours de sa carrière de médecin des Aéroports de Paris, il a noté que 20 % des 120 consultations journalières au service médicale de Roissy-CDG sont causées par le stress. «Il est étonnant de voir le nombre d'hommes politiques, de vedettes du show-biz ou de grands sportifs se retrouver tout petits face au stress.»
L'attente au poste d'inspection où les bagages de cabine sont fouillés peut suggérer que l'on va rater son avion. À défaut de prévoir un effectif suffisant de personnel de sûreté, les gestionnaires d'aéroport tentent de rassurer en affichant le temps d'attente.
En pénétrant dans l'avion peut apparaître le stress du confinement, différent de celui d'une voiture où le conducteur reste actif. Les psychologues comparent alors le comportement du passager avec celui des scientifiques isolés pendant des mois en Antarctique. Les réactions au stress sont très différentes d'un individu à l'autre : le relationnel social peut s'améliorer ou se détériorer. Ainsi, un passager peut être de mauvaise humeur, un autre devenir euphorique.
Des troubles somatiques sont possibles avec migraine, mal au dos, insomnie. Certains sont suroccupés ou, au contraire, passifs, ne s'intéressant à rien. «D'autres lisent le journal, éventuellement à l'envers… 44 % des stressés veulent s'asseoir près d'un hublot», relève le Dr Cherel. En Amérique du Sud, 50 % des passagers font leur signe de croix au décollage, 17 % pendant la phase de croisière et 29 % à l'atterrissage. Voler, n'est-ce pas accéder au domaine des dieux, selon le mythe d'Icare ?
Les comportements excessifs, qualifiés d'«air rage», sont de plus en plus fréquents, estimés à plus de 5 000 par an dans le monde. Ils peuvent parfois mettre en cause la sécurité du vol. Une frustration à bord (interdiction du tabac, par exemple) et surtout l'abus d'alcool sont les deux causes majeures de ces incidents graves.
Les typologies du «peureux»
Tout ce stress se mesure sur une échelle de Bricker établie par un chercheur de l'université de Washington. Le préjudice d'angoisse semble maintenant recevable par la justice après la plainte de passagers victimes d'un incident mal géré à bord d'un avion d'une compagnie méditerranéenne.
Elisabeth Rosnet, directrice du laboratoire stress et société de l'université de Reims, chiffre entre 10 et 40 % le nombre d'adultes qui ont peur en prenant l'avion. «C'est une pathologie différente du stress. Cette peur de mourir est prise en compte par les compagnies aériennes qui proposent des aides aux passagers.
Quinze grands transporteurs dans le monde organisent même des stages mais on ne connaît pas l'efficacité en termes de guérison.» Comment rendre rationnel ce qui peut sembler irrationnel à bord d'un engin plus lourd que l'air ? Pour cela, des cours théoriques sont organisés avec un psychologue, un pilote, un chef de cabine qui analysent les différentes typologies du «peureux»*.
La vraie démystification s'effectue à bord d'un simulateur de vol qui reconstitue toutes les conditions d'un voyage. En quelques minutes, les mouvements, les bruits, tout l'environnement fait oublier que l'on reste au sol. Le passager «prend le volant».
Aux commandes, il effectue un décollage avec rentrée du train d'atterrissage, montée, stabilisation, réduction de puissance des réacteurs. On lui fait le coup de la panne. Un moteur est arrêté. Le pilote accompagnateur montre alors comment on gère calmement la situation avec un avion qui continue à voler normalement. Pour revenir sur terre en toute sécurité.
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Au Rajasthan, dans l’intimité des maharadjahs
Maharadjahs de Jodhpur et de Jaipur, maharawal de Jaisalmer, maharana d'Udaipur : plus que jamais, la puissance d'évocation de leurs noms est une invitation au rêve et au voyage, bien réel dans les palais et l'intimité de ces princes.
Pierre Loti avait tort : L'Inde sans les Anglais - titre de son voyage littéraire le plus célèbre - n'existe pas. L'Empire a laissé ici le meilleur de lui-même : le cricket. Les gamins de Jaisalmer s'y adonnent à l'ombre des temples de la citadelle, et dans les villages du désert du Thar, aucune fête, même celle des couleurs, la Holî, n'a raison de la partie matinale sur fond de dunes et de chameaux, de maisons de boue peintes et de femmes allant au puits. Bref, on n'y joue pas que sur les photographies jaunies ornant la salle de billard de Pataudi, rêve colonial construit en 1935 par le nabab local, champion de la balle depuis Oxford.
Sans le Raj, d'ailleurs, les princes n'auraient pas englouti leurs fortunes dans la construction de palais assez fous pour épater leurs pairs, les princes de Galles en goguette et les vice-rois. Peu importe que le dernier d'entre eux, lord Mountbatten, les aient abandonnés en 1949 : la grande catastrophe était pour plus tard, sous la plume d'Indira Gandhi qui, en 1971, les raya de l'Histoire.
Mais il y a des coups de force qui se retournent contre leurs auteurs : en emprisonnant la mythique Rajmata de Jaipur, Indira redora le blason de tous les dynastes ; en les privant de liste civile, elle leur fit ouvrir leurs résidences aux hôtes de passage et rendit la légende accessible.
Sans doute, certaines altesses sont-elles un peu désorientées, rejetons perdus d'un passé trop glorieux pour elles. Ainsi, à Jaisalmer, le maharawal trompe son ennui dans des nuits d'ivresse, épicées de paradis artificiels. C'est avec un regard moqueur que les brahmanes de la forteresse indiquent le chemin du palais de la ville basse.
En se faufilant à travers les havelis des riches marchands, on arrive dans sa cour aux allures de caravansérail : chevaux et dromadaires y accueillent le touriste logeant dans l'aile transformée en hôtel. On y croise parfois le prince, sympathique garçon de 40 ans, au regard trop fixe et trop intense, aux éclats de rire incontrôlés mais communicatifs. S'il réside à Delhi, il revient ici célébrer la Holî. Il s'y amuse avec ses gardes népalais, ses vieux serviteurs, ses cousins, sous le regard dur d'un oncle aux traits nobles que l'on désigne en chuchotant : « C'est lui qui devrait être maharadjah... »
Quand l'Art déco s'invite chez les princes
A dire vrai, on perd vite le fil des révolutions de palais, dont plus personne ne sait quand elles ont eu lieu. Et puis, le vieillard possède encore nombre des boutiques du bazar : à Jaisalmer, famille royale ou pas, on n'a pas perdu le sens du commerce qui fit la gloire de la cité, carrefour de soie, d'opium et de bangh. On y croise d'improbables gueules de Gitans, témoins de l'anabase de ce peuple, et des voyous reconvertis en attraction touristique : les plus célèbres moustaches de l'Inde appartiennent au fils d'un brigand de grand chemin, bien plus respecté que le maharadjah.
Cela n'arriverait pas à Jodhpur la Bleue, dont le prince est le plus estimé des hommes. Il réside toujours dans l'incroyable Xanadu, construit par son grand-père dans les années 30 pour donner du travail à son peuple décimé par la sécheresse...
Le résultat ? L'Umaid Bhawan : une utopie architecturale de grès et de marbre réconciliant munificence rajpoute et rigueur Art déco. Gaj Singh II y vit en gentleman, dans une aile défendue par un simple écriteau : « Beware the dogs »... Un trait d'humour très british : beaucoup moins menaçants que les trophées de panthères et de tigres jaillissant des murs, les terriers princiers sont joueurs.
Leurs jappements sont la bande-son des appartements privés, peuplés de serviteurs aux pieds nus accueillant les visiteurs reçus en audience dans une pénombre laissant deviner portraits de famille et canapés de chintz. On se croirait chez la reine (montée sur le trône en 1952, comme lui) ou à Highgrove, chez Charles, un vieux copain.
Eduqué en Angleterre, le prince est plus Windsor que show-business, quand bien même les people adorent séjourner ici, voire s'y marier, comme Liz Hurley... Il ne perd son temper qu'à l'évocation d'Indira Gandhi. Mais bon, comme dirait Lilibeth : « Never explain, never complain. » Bapji, c'est son petit nom, a créé son rôle : s'il a renoncé à la politique (« Ma mère a transmis cette passion à ma soeur, pas à moi ! »), il s'investit dans des projets d'adduction d'eau pour des villages et a inventé le branding de Jodhpur. Tout pour être heureux ? Non... Son fils, le solaire Shivraj Singh, a été terrassé lors d'un match de polo. On croise parfois sa silhouette brisée dans les jardins. Et on peut demander des nouvelles à son arrière-grand-tante, fantôme gracile et amoureuse platonique de Jean Chalon. Toujours prête à raconter l'histoire de la famille, elle rassure les hôtes d'une nuit ou deux, tétanisés par la plus grande résidence privée du monde. Car Bapji a ouvert son palais aux étrangers. Mais il est sage et en a confié la gestion au groupe Taj, qui a la discrétion et l'efficacité des intendants du temps jadis. Tous ses pairs n'ont pas suivi son exemple.
A Udaipur, la princesse Padmaja Kumari Mewar, 27 ans, s'occupe elle-même des palais-hôtels familiaux de la ville. Etudes aux Etats-Unis, passage à Wall Street et classes hôtelières à New York ont fait d'elle une femme moderne ne se séparant jamais de son BlackBerry. Elle reste tout de même très princesse, ne rechignant ni au prédicat d'altesse, ni au traitement idoine (elle répond plus vite quand on l'appelle « Ma'am »). D'autant que son statut est moins assuré qu'il n'y paraît : son oncle aîné ayant été déshérité au dernier moment, son père n'est maharana que par accident.
Alors, elle joue le jeu, un peu trop. En pro, elle accepte d'être photographiée dans une envolée de mousseline, diamants et émeraudes de famille en sus. Poser oui, mais pas face au Lake Palace. Propriété de la famille, mais géré par Taj, groupe concurrent du sien, le joyau d'Udaipur est un miracle de galanterie construit par un prince héritier à qui son père refusait l'usage de l'autre île du lac Pichola, le Jag Mandir. C'est celle-là qu'elle veut en fond : « Mon frère s'y occupe du restaurant. » En 2008, on a les guerres qu'on peut. Celles de la jeune altesse ne seront pas politiques.
Il n'y a plus que la Rajmata de Jaipur pour les mener. A plus de 90 ans, celle qui fut la plus belle femme du monde et la plus moderne des Indiennes n'hésite pas à manifester avec ses ex-sujets contre la spéculation immobilière. C'est la seule sortie qu'elle s'autorise dans cette ville rose, tirée au cordeau, miracle des Lumières mâtinée d'ésotérisme, comme en témoigne l'Observatoire XVIIIe siècle de Jai Singh II. La Rajmata ne vient plus au Rambagh, meringue rubis sur gazon émeraude, son ancienne résidence, pas plus qu'au City Palace : trop d'histoires de famille, de batailles d'héritages dans ces appartements privés, que l'on visite à prix d'or, contre l'avis des guides qui ne touchent pas de commission... Et la Rajmata n'a pas plus le courage de remonter la rampe du fort d'Amber, dont le zenana abandonné lui crève le coeur.
Mais qui s'intéresse à ces forts délaissés ? Longtemps, il n'y eut personne. Sauf un Français, Francis Warcziag. Avec son associé, Aman Nath, il a donné aux princes le goût de préserver leur patrimoine. Il a débuté, il y a plus de vingt ans, en restaurant un fort du XIVe siècle, Neemrana, qui a donné son nom à son empire hôtelier. Son exemple a ouvert la voie, et le Rajasthan a retrouvé le goût de ses pierres d'avant le Raj. Et si l'ambition de ce nouveau nabab était de réhabiliter Loti et de nous prouver que, oui, elle a bien existé et peut (aussi) nous faire rêver, cette Inde sans les Anglais ?
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Égypte, les mirages du désert Blanc
Dans un pays où l'exceptionnel attend le voyageur à chaque tournant, ce paysage rocheux d'une éclatante blancheur ne manquera pas de vous stupéfier.

Après lDe tous temps, le désert a été pour les Egyptiens un lieu hostile hanté par les mauvais esprits. Aujourd'hui encore, ils ne s'y aventurent pas sans réticence, comme l'atteste la conduite du chauffeur de notre 4 x 4. Il avance lentement, avec prudence, comme un baigneur novice qui aurait peur de perdre pied en s'aventurant trop loin du rivage. Il est vrai qu'il doit sans cesse rouler dans les traces de pneus marquant la piste. La moindre faute d'inattention de sa part et nous sommes ensablés. Les roues patinent furieusement dans cet élément presque liquide, qui se creuse comme une houle sous le poids du véhicule.
On entre dans le désert Blanc par la route qui relie Bahareya et Farafra. Cent quatre-vingts kilomètres du plus extraordinaire paysage de toute l'Egypte : Sahara el-Gedida, la Monument Valley égyptienne, une immense étendue désertique hérissée de gros rochers blancs qui évoquent des formes humaines ou animales. Des têtes de femmes émergent du sol, des silhouettes de lions couchés dans le sable et qui dressent leur crinière à notre approche, un colosse qui marche dans le lointain... Nous roulons au milieu d'une gigantesque exposition de sculptures ! Là un dromadaire, ici un sphinx scrutant l'horizon, plus loin un étrange visage coiffé d'un bonnet pointu... Le mirage ne dure que le temps de s'approcher. Ces oeuvres d'art de la nature sont les témoins d'un phénomène unique d'érosion. Entraîné par le vent, le sable des dunes voisines ronge petit à petit les grands blocs de calcaire blanc du plateau libyque. Dans quelques siècles, il n'y aura plus rien que ce sable amoncelé et des petits cailloux noirs, pareils à ceux qui jonchent la piste.
Fossiles et pyrites de fer roulent sous nos pneus dans un joyeux tintamarre de canettes. Nous traçons sur ce qui fut, il y a des millions d'années, un fond marin avant d'être recouvert par la forêt équatoriale. Voici 6 000 ans, cette vaste dépression à l'ouest du Nil était une steppe que l'on pouvait traverser de part en part. Aujourd'hui, c'est l'une des régions les plus arides du globe. Ce qui explique que la tradition nomade y soit quasi inexistante. Cinq oasis résument la vie de cette zone, limitrophe avec la frontière libyenne : Bahareya, Farafra, Dakhla, Kharga et Siouah.
Notre itinéraire laissera de côté la cinquième, la plus occidentale, pour traverser les quatre autres qui la bordent du nord au sud, telles quatre étapes dans la traversée de l'enfer.
Contrairement à une idée assez répandue de nos jours, le Nil n'a pas toujours été l'unique voie de communication entre le sud et le nord de l'Egypte. Parallèlement au fleuve, à des centaines de kilomètres à l'ouest, la route des quarante jours (Darb el-Arbain) reliait l'intérieur des terres aux grandes cités côtières. Ivoire, ébène, encens, cuir de rhinocéros, peaux de panthères et queues de girafes en provenance du Soudan...
jusqu'au XIXe siècle les grandes caravanes empruntaient cette piste, mobilisant souvent des effectifs impressionnants. L'égyptologue anglais Wilkinson raconte avoir croisé, en janvier 1825, une caravane de 600 esclaves. Elle mit trente et un jours pour parcourir les 850 kilomètres entre el-Atrum et Baris, au sud de Kharga.
Quant au naturaliste français Frédéric Cailliaud, il parle en 1817 d'une caravane de 16 000 hommes, dont 6 000 esclaves. Une véritable armée ! C'est ainsi qu'on se risquait jadis à la traversée du désert, non sans avoir auparavant rédigé son testament et recommandé son âme à Allah.
Hanté par le silence et les djinns
Des quatre perles qui ponctuent notre itinéraire, Farafra est celle qui répond le mieux à l'idée qu'un Européen se fait d'une oasis : une palmeraie où l'on cultive la datte blanche, au goût de caramel légèrement salé, une poignée de maisons en boue séchée, un âne qui trottine avec sa cargaison de jarres, des femmes lavant leur linge dans un bassin et des enfants qui s'amusent à s'arroser... L'eau ! La seule richesse du désert libyque.
C'est ce que nous raconte encore al-Kaser : sa mosquée et son école coranique, sa vieille potence toujours dressée au-dessus de la porte. A 340 kilomètres de Louxor, sur la route de Dakhla, ce village a su conserver la beauté de son architecture médiévale. Défense ancestrale contre les raids des tribus nomades, ses ruelles souterraines forment un vaste labyrinthe jalonné de portes anciennes, d'échoppes aux linteaux sculptés, de fenêtres closes de moucharabiehs, autour de son minaret de l'époque ayyoubide (1171-1250), hérissé de rondins bruts, tels qu'on peut en voir en Afrique noire.
Plus loin, c'est Dakhla... Une succession de villages poussiéreux et de jardins potagers, où nous nous arrêtons pour déjeuner sur le bord de la route. Une grosse aubergiste montre sa face joviale par la cheminée de sa burka. Elle tient à nous faire les honneurs de la meilleure salle de son établissement : une pièce basse et obscure, où vibrionne une nuée de mouches. Nous préférons une table sur la terrasse, à l'ombre d'un toit de roseaux. Elle aura du mal à contenir l'abondance des plats.
Longtemps considérées comme des lieux d'exil pour les indésirables bannis du pouvoir, les oasis étaient aussi des havres de paix, où il faisait bon vivre... et mourir ! En témoigne la nécropole de Bagaouat, à Kharga. Elevée sur les pentes sablonneuses du Gebel el-Teir, entre le Ve et le VIe siècle de notre ère, c'est un des plus beaux sites. Une sorte de ville fantôme, formée de 120 chapelles, ornées de fresques intérieures qui racontent des épisodes de l'Ancien Testament. Elles abritent les restes des disciples de Nestorius, hérésiarque relégué dans l'oasis par le pouvoir chrétien.
Puisqu'il en est si peu à avoir affronté le désert, arrêtons-nous un instant sur deux des plus célèbres : Cambyse et Alexandre le Grand. Du premier, l'Histoire a retenu la tragique aventure à travers ces étendues. Cinquante mille hommes partis, le coeur vaillant et la lance au poing, pour châtier la révolte de l'oasis de Siouah ne sont jamais arrivés à destination. Ont-ils été égarés par une tempête de sable ?
Aujourd'hui encore, des gens très sérieux organisent des expéditions coûteuses pour retrouver la trace de l'armée du roi des Perses, perdue corps et biens il y a plus de deux mille cinq cents ans ! Il en fallut plus de huit pour dégager des sables le temple d'Hibis, élevé par le successeur de Cambyse, Darius 1er (521-486 avant notre ère), à quelques kilomètres de la localité de Kharga. Le seul temple égyptien élevé par un roi perse. Cent cinquante ans plus tard, Alexandre le Grand traversait à son tour cette immensité, pour aller interroger le célèbre oracle d'Amon sur sa divine origine.
Pour l'heure, le soleil est au plus haut et la route de plus en plus pénible, au milieu de cette fournaise. Il y a là une source dont les Bédouins racontent qu'elle ne coule que le temps qu'on s'y arrête. Elle cesserait aussitôt qu'on a tourné le dos...
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Au coeur du Luneron chinois
Les pics oniriques des montagnes Jaunes, des théiers et des mûriers à perte de vue, des champs dorés de colza et des essaims de villages pittoresques classés au patrimoine mondial de l'Unesco, au sein d'une Chine verte et éternelle : voyage dans la région du Huizhou, au coeur d'un paysage d'estampe.
Pour moi, la région du Huizhou, dans la province de l'Anhui, au sud-est du pays, c'est le Luberon chinois. » Le Luberon chinois ?! « Oui, poursuit malicieusement Wang Yan, un jeune et brillant homme d'affaires chinois formé à la faculté d'Assas, je me rends souvent dans le sud de la France et, quand j'ai découvert le Huizhou, j'ai retrouvé la campagne ensoleillée, des montagnes mythiques, l'amabilité rustique des paysans, le charme éternel des anciens villages aux toits en tuiles formant des lignes graphiques. Imaginez des champs de colza à la place des champs de lavande, des théiers et des mûriers plutôt que des oliviers, et vous y êtes ! Cette région est exceptionnelle en Chine, car 80 % de son territoire est recouvert par la forêt ! » Dernier bastion authentique, préservé de la pollution urbaine et des constructions frénétiques, paradigmes de pseudo-développement, l'Anhui échappe aux poncifs de la Chine moderne. Les artistes ne s'y sont pas trompés. Comme les scènes bucoliques de la Provence profonde inspirèrent jadis Van Gogh ou Cézanne, les villages du Huizhou, véritables musées architecturaux à ciel ouvert, constituent un sujet de prédilection pour les peintres du dimanche chinois.
Pour partir à leur découverte - ils sont disséminés dans les districts de Shexian et de Yixian, puis des Hang Shan, les montagnes Jaunes -, il faut un peu moins de quatre heures de trajet, par la nouvelle autoroute, au départ de Shanghaï. Point de chute idéal : Tunxi, une agglomération d'un million et demi d'habitants, ancienne cité commerçante de renom. En fin d'après-midi, Laojie, sa vieille rue bordée d'élégantes demeures ayant appartenu à de riches marchands, s'anime calmement. Des lanternes rouges flottent au gré du vent. Une succession d'échoppes proposent des antiquités, des douceurs, du thé, et principalement des pinceaux de calligraphie et des pierres à encre, un des quatre « trésors du lettré ».
Sous les dynasties Ming et Qing, entre les XVe et XIXe siècles, la région du Huizhou a connu une prospérité légendaire fondée sur les lucratifs commerces du thé, du sel et de l'encre de Chine. La seule boutique de Laojie conservée dans son jus est la pharmacie. Un joyau de bois sombre. En marge du centre, la ville abrite encore une fabrique d'encre et d'encriers, tant convoités par les intellectuels depuis la dynastie Tang. Passé le grand escalier extérieur central et la statue de Hu Tian Zhu - le fondateur de l'établissement en 1765 -, on pénètre dans une minuscule salle obscure où reposent, tels des reliques, des bols autrefois utilisés pour récolter la suie. Cette substance, mélangée à un liant naturel à base d'os d'animaux broyés et cuits, puis de musc et de camphre notamment, produisait une pâte noire, modelée à chaud pour produire des bâtons d'encre. Quelques employés y travaillent encore, mais l'âme de la ruche s'est diluée avec le temps. Dans le regard de ses derniers artisans brille la fierté de détenir un savoir en voie de disparition. Les murs léprosés et l'odeur lointaine du pin brûlé figurent les derniers oripeaux de ce vaisseau fantôme fort émouvant.
Si aujourd'hui les habitants de l'Anhui comptent parmi les parents pauvres de l'empire du Milieu, les anciens négociants du Huizhou, pétris de vertus confucéennes, amassèrent des fortunes considérables qu'ils consacrèrent à l'éducation de leurs fils. Ces derniers, devenus lettrés ou mandarins, côtoyèrent les plus hautes sphères du pouvoir. Ils n'eurent de cesse de protéger le commerce florissant du Huizhou et de développer leur région natale. Ils firent construire d'opulentes bâtisses délicatement décorées, des temples de famille ou des ancêtres, des portiques commémoratifs...
Dans le district de Shexian, à Tangmo, des arcs de triomphe édifiés à la mémoire des lauréats des examens impériaux ponctuent un paysage de rizières et de champs de colza. A quelques kilomètres, à l'approche du village de Tangyue, on aperçoit une allée de portiques ciselés de bas-reliefs exaltant les quatre vertus confucéennes : loyauté, piété filiale, chasteté et charité. Deux jolis temples de famille en bois de camphrier méritent le détour. Sur le même trottoir, une école où des enfants de 5-6 ans répètent en choeur l'idéogramme du mot « bonheur ». En retrait, des hommes jouent au mah-jong. Aucun villageois ne parle une langue étrangère. On communique avec les mains, tant bien que mal, dans la bonne humeur, jusqu'à l'arrivée d'un personnage excité qui vient d'apprendre sur internet que la France va recevoir le dalaï-lama. Sujet brûlant. Pas de discussion possible. Nous filons sur Chengkan admirer les vestiges du plus beau temple des ancêtres du Huizhou, fondé en 1539 en hommage à un honorable membre du clan Luo. Quatre-vingt-dix-neuf venelles sillonnent le village. On pousse la porte du barbier. Il ne rentrera que vers 18 heures, après sa journée de cueillette dans les jardins de thé. Au mur, un portrait de Mao et des banderoles à la gloire de la révolution qui mutila les sublimes bas-reliefs de la cour intérieure, que l'on appelle poétiquement ici « puits du ciel ».
Dans le district voisin du Yixian, deux villages classés au patrimoine mondial de l'humanité par l'Unesco, Hongcun et Xidi, évoquent vaguement le Luberon. N'imaginez donc pas flâner dans des ruelles désertes, les étudiants des Beaux-Arts ont investi chaque recoin des deux cités, tout comme les touristes chinois charmés par ce décor. Selon les règles du feng shui - qui dictèrent les plans des villages -, l'eau et le vent circulent en harmonie. Energie positive. En fin de journée, le plan d'eau de Hongcun, devenu miroir, réfléchit le paysage ancestral. Il servit de décor naturel au film Tigre et Dragon, entre autres.
De Xidi, nous rejoignons Hang Shan - les montagnes Jaunes -, véritable tableau minéral et végétal à la beauté intemporelle. La mer de nuages défile à nos pieds. Ombres et lumières, calligraphies de brume... l'endroit idéal pour méditer ces mots de Confucius : « La joie est en tout ; il faut savoir l'extraire. »
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